Ami, n'oublie pas le thé... Nagapatanam, Inde 1995 (journal indien, extrait)
Ce matin, levée tôt, je retourne seule au port. Au hasard de la route, je bois deux thés brûlants. Dans les guérites du bord de route, les marmites d'huile grésillent, samossas et beignets, s'amoncellent en piles dorées.
Je retrouve le pont de béton et la grande lagune de sable où sommeille la rivière. Je veux assiter à l'arrivée des bateaux et au déchargement de la pêche. Il est déja sept heures, depuis longtemps déjà, l'activité bat son plein. Je m'arrête sur une bute de sable tassé, tout près du pont. De là, je suis suffisamment en hauteur pour balayer l'ensemble du regard. Mais la foule, le mouvement et l'odeur du poisson me donnent le vertige. Je m'accroupis et me concentre sur les pages blanches de mon carnet. Je ferme les yeux et alors je me souviens,d'un précédant voyage en Inde, d'avoir vécu celà déjà, cette fatigue, cet épuisement des sens qui font que la première sortie du matin, dans la lumière peut devenir douleur.
Je me souviens de ce matin difficile à Tankasi, petite ville du sud. Je m'étais réveillée, fatiguée et rompue par une nuit perforée par les bruits du dehors. Une fois dans la rue, alors que le vent bousculait la poussière , je m'étais aperçue que mes yeux n'arrivaient pas à trouver leurs orbites. Je marche sans rien voir, le cerveau haut, les tempes rétrécies. Je ne peux ni parler ni répondre aux sourires que j'entrevois, fentes blanches sur visages sombres. En cet instant où tout vascille, un sursaut de volonté me donne un seul désir :
Boire un verre de thé.
Et ce thé, bu dans la pénombre d'un café, ce thé brûlant, sucré, mousseux, me masse la langue et le palais, s'enroule dans mon ventre et se déploie, jusqu'aux points les plus extrêmes de mon corps et de ma peau.
J'ai alors commencé a voir les marguerites vertes sur le formica usé de la table, les rangées d'oeufs blancs empilés près de la bassine à beignets et au fond, la cuisine suintante d'huile et de suie. Apès le troisième verre de thé, enfin j'avais pu me lever et rejoindre l'agitation de la rue.
Malheur à l'innocent qui se jette à corps perdu dans la marée humaine indienne. La nausée le guête, son regard se trouble, il faut vite alors chercher refuge dans un café. Cette impression de fatigue permanente commence après quelques semaines de voyage ou après une maladie. On est resté sans force, amoindri. Ensuite, on porte ses pieds. Les muscles vidés, ne répondent plus, l'allure change. Le pas ralenti, le visage se creuse et devient anémié. Ainsi reconnaît-on le voyageur de longue route. Ami, n'oublie jamais de boire du thé...