Au 40 de la rue Cat Linh
Six heures du matin. Au 40 de la rue Cat Linh, Madame Huo et Madame Tchen viennent de remplir les thermos d'eau bouillante. Dans l'air épais et moite des chambres d' hôtel, les clients dorment encore.
Six heures et demi. Monsieur Qui traverse le hall d'entrée où somnole un réceptionniste las, avachi dans un canapé de skaï noir. Avant de gravir les premières marches, il jette un regard rapide dans la salle déserte du restaurant où grésillent sporadiquement des néons anémiques.
Arrivé au deuxième étage, Monsieur Qui plonge la main dans sa serviette à la recherche de son trousseau de clefs, l'oeil fixé sur les lettres rouges peintes en gros caractères de la société TOTAL
. Depuis un an, il travaille dans ce bureau. Le matin, il est le premier à arriver : il ouvre la porte de verre martelé et fait bouillir de l'eau pour le thé dans une minuscule bouilloire électrique. A 7 heures précises, l'unique salle du bureau se remplit : six camarades dont une femme, Madame Nuang Pham Muoï.
Sept heures 05. Derrière un paravent et dans un courant d'air soigneusement organisé, ils prennent le thé. Ensuite commence le simulacre de la mise en route quotidienne. Le chef de bureau rouvre ses dossiers, ressort du plumier son stylo, sa gomme et son crayon, les alligne soigneusement en face de lui. Après, il prend une cigarette, l'allume et s'installe dans la position idéale pour attendre. A travers la fumée, il recrache la pensée de cette journée à venir, semblable à toutes les autres. Il flotte, il s'égare dans un état de déjà vécu, entre l'habitude et l'indicible... Mais la cigarette s'étant consumée, il recentre son regard sur ses collègues : Madame Muoï tape bruyamment le courrier sur une vieille Remington, et les autres à tour de rôle parcourent les colonnes du journal du Parti.
Tous sont présents mais ne travaillent pas, une autre façon de parler de chômage actif.
9 heures. Monsieur Qui lève la tête de son cahier des comptes et s'assure du temps qui lui reste pour finir les statistiques trimestrielles qu'il va devoir monter au nouveau Directeur, un certain Monsieur de Richemond qui arrive aujourd'hui tout droit de Paris à l'aéroport de Noi Bai au vol de 12 heures 30. Tout est prévu, une voiture de la Société avec un chauffeur particulier viendra chercher Monsieur Qui au bureau à 11 heures. Il n'aura donc pas le temps de prendre comme d'habitude son déjeuner en compagnie de ses collègues, ni de faire sa sieste sur sa table de travail, cela le rend nerveux.
Au même instant, la porte de la chambre n° 8 à l'étage inférieur s'ouvre et se ferme dans un cliquetis métallique. Les cheveux encore mouillés par une douche vainement prolongée dans l'espoir de se rafraîchir et la joue chiffonnée par les plis de la nuit, nous émergeons dans l'ambiance aquatique des couloirs délavés percés de fenêtres aux croisillons cimentés qu'obstruent une végétation dense et inattendue.
Nous montons au deuxième étage. Dans une salle mitoyenne au bureau TOTAL
, que l'on ouvre spécialement pour nous, nous prenons notre petit déjeuner. Sur un coin de l'immense table de réunion qui occupe la totalité de la pièce, une nappe blanche à été déployée. Au fond trône le buste sévère et glacé d'Ho Chi Minh. Est-ce par souci d'hospitalité que nous bénéficions de ces conditions spéciales ou est-ce une manière de nous mettre à l'écart des autres occupants de l'hôtel ?
On frappe à la porte. Une petite voix timide et gênée, un large sourire, c'est Muoï qui, délaissant le bureau Total vient aux nouvelles. Dans sa tenue sage et impersonnelle de femme vietnamienne, pantalon de toile beige et chemise claire. Après un " bonjour ça va ? ", elle reste debout, nous regarde, rit derrière sa main. Nous la sentons agitée et émue devant cette situation exceptionnelle qui lui donne la chance de parler français et d'échanger des idées.
Pour nous aussi, c'est l'occasion d'en savoir d'avantage sur la vie des femmes au Viet Nam et quand nous lui demandons pourquoi les femmes de son pays ne portent pas de robe, la conversation s'engage :
- Quand elle porte une robe, la femme est plus douce que si elle s'habille comme un homme. Les femmes en mettent chez elles, mais pas dehors, elles ont honte du regard. Si vous allez à Saïgon, las-bas, c'est très différent, vous verrez beaucoup de femmes porter des toilettes féminines, comme au temps des capitalistes.
- On ne voit pas beaucoup de coquetterie...
- Les femmes ont tant de choses à faire ! Le travail, les enfants, alors peut être n'ont elles pas le temps de s'occuper d'elles mêmes. Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que les femmes vietnamiennes doivent faire. Avant tout on doit penser à ce qui est nécessaire à la vie de l'homme, c'est pourquoi on ne peut pas penser à autre chose, danser, se maquiller... Peut être aussi que moi je n'ai pas l'habitude. Je dois vous dire que je n'ai pas connu le temps où l'on mettait des robes, c'était après l'Indépendance, en 75, on les a supprimé à ce moment là, on a coupé les cheveux aux femmes, interdit les boucles d'oreilles. Toutes les femmes ont porté le "Non Viet", le chapeau conique qui était autrefois réservé aux jeunes filles."
- La vie de la femme vietnamienne est-elle donc si dure ?
- Très dure... J'aurais préféré être un homme, car les hommes sont plus libres et en dehors des travaux familiaux, ils participent beaucoup à des activités sociales comme le sport, les clubs, les dancings. Nous, les mères de familles, nous n'avons pas le temps. Ainsi, moi qui ai un enfant, quand je rentre du travail, je m'occupe de lui, je prépare le dîner, je fais la lessive. Je me couche le soir à 11 heures et me lève le matin à 5 heures ! Je reste un long moment dans la cuisine pour préparer le petit déjeuner et le repas qu'on amène au bureau. Après, je laisse mon enfant à la crèche, toujours très vite, sinon j'arrive en retard au travail."
- L'enfant très petit qui s'occupe de lui ?
- Lorsqu'elle enfante, la femme vietnamienne peut se reposer pendant six mois. Ensuite, s'il n'y a personne pour s'occuper du bébé, elle le mettra à la crèche."
- Il y a donc un congé de maternité de six mois ?
- Non, la femme vietnamienne s'arrête de travailler un mois avant d'accoucher. "
- Et toi, n'aimerais tu pas rester plutôt à la maison ?
- Je ne peux pas m'imaginer restant toute la journée chez moi. Au bureau, on rencontre d'autres personnes, ce n'est pas monotone, comme de s'occuper du foyer, d'autant que mon mari fait les mêmes tâches ménagères que moi. Il faut bien puisque l'on rentre tous les deux du bureau à six heures. C'est important de partager ce quotidien. Connaissez-vous ce poème ?
* Il a mis le café dans la tasse
* Il a mis le lait dans la tasse de café
* Il a mis le sucre dans le café au lait
* Il a tourné le café avec une la petite cuillère...
C'est un poème très triste, dans ce poème, on parle de la solitude d'un homme. Il boit, muet, sa femme est assise à côté de lui, sans parler. Et puis il s'est levé, a mis son chapeau et il est sorti...
* Et moi j'ai pris ma tête entre mes mains
* Et j'ai pleuré.
- Je pense que où qu'il se trouve, l'homme a besoin d'être aimé et d'aimer... et vous ? parlez moi de votre amour !
Moï rit, cachant de sa main sa bouche, soudain gênée par son audace (ou par notre silence). Elle saisit l'opportunité du petit déjeuner "oeuf dur, baguette
" qui arrive pour prendre congé.
Et nous sous l'oeil de pierre de l'oncle Ho, nous buvons dans des tasses usées le premier KaFé
brûlant et fade de la journée.
Hanoi, le10 juillet 1989