Dans la grande ville (Strasbourg, 1984)
C’était dans la grande ville, par un matin où le brouillard colorait tout en gris. Sur le parking des autobus, les coques des marronniers s’étaient ouvertes, les marrons avaient jaillis, brillants, lisses, rebondissant sur leur petit ventre blanc. Tout à l’heure les enfants en replieraient leurs poches.
Ce matin là, dans ce parking là, sous ce brouillard là se trouvait… un paquet de cigarettes. Un vieux paquet de Gitanes bleues avec sa Gitane à demi déshabillée. Et ça bougeait la dedans ! Ca gigotait même rudement ! On aurait dit que quelque chose cherchait à sortir. On entendit :
- Non mais ! quelle idée de m’abandonner comme cela, je veux sortir d’ici !
Et d’un coup, on vit bondir du paquet… une cigarette. Une vieille cigarette tordue et échevelée. Sous sa robe blanche un peu déchirée, son jupon de tabac dépassait.
- Enfin, dit-elle, j’étais trop serrée la dedans, un vrai corset ! Maintenant à moi la liberté, je vais découvrir le monde.
Et sans plus d’hésitation, la cigarette se mit en marche. En longeant le bord du caniveau, elle saluait au passage les marrons. Elle n’était pas en route depuis plus de cinq minutes qu’elle entendit un bruit de papier froissé. Curieuse, elle s’arrêta et découvrit, près d’une bouche d’égout un sachet de papier rouge marqué d’une grand M jaune. Et là dedans, ça gigotait, ça gigotait même rudement ! La cigarette entendit :
- Non mais ! Quelle idée de m’abandonner comme ça, je veux sortir d’ici !
Et d’un bond, s’échappa du sachet… une frite ! Elle n’était pas bien belle cette fritte, sèche, racornie et brûlée sur tout un côté. Elle se débarrassa des grains de sel et des croûtes de ketchup qui collaient à sa peau (elle préférait être naturelle) et demanda à la cigarette :
- Où vas-tu comme ça ?
- Je vais découvrir le monde, répondit la cigarette, si tu veux venir avec moi, nous serons deux !
La frite accepta tout de suite la proposition et les voilà ensemble. Dans la grande ville, il fallait prendre garde à tout quand on était minuscule. Aux voitures, aux mobylettes, aux vélos, aux poussettes de bébé, mais aussi aux passants qui sans se rendre compte de rien vous écrasaient de leurs grosses semelles. Quand aux femmes, elles avaient tôt fait de vous piquer au sol tels de vulgaires papillons de collection avec leur talons aiguilles. Et puis il y avait aussi l’homme au boa de caoutchouc, celui qui nettoyait la chaussée. Le jet qui sortait de la bouche du serpent était si puissant que l’homme devait le maintenir serré entre ses cuisses.
Justement, ce matin là de si bonne heure, l’homme au boa était déjà arrivé (la ville devait toujours rester propre à cause des touristes). Un torrent de débris de toute sorte dépassa la frite et la cigarette avant de s’engouffrer dans une bouche d’égout. Effrayées, elles s’apprêtaient à s’enfuir quand soudain, quelque chose bondit hors de l’eau. Une boîte d’allumettes ! sur l’étiquette les couleurs violettes se gondolaient. Et là dedans, ça gigotait ! Ca gigotait même rudement ! Elles entendirent :
- Non mais ! Quelle idée de m’abandonner comme ça, je veux sortir d’ici !
Et par un côté ramolli de la boîte se faufila… une allumette. Une allumette gonflée d’eau, sa tête toute pâle avait perdu le rouge flamboyant des allumettes neuves :
- Où allez-vous comme ça ? demanda l’allumette à la frite et à la cigarette
- Nous allons découvrir le monde, répondirent-elles d’une même voix et si tu veux venir avec nous, nous serons trois !
L’allumette ne se fit pas prier et les trois amies se remirent en marche. A un arrêt d’un autobus, elles se retrouvèrent dans un véritable champ de bataille. Des chewing gum chauds et mous s’abattaient autour d’elles, bloquaient le chemin, menaçant à tout instant de les emprisonner sur place. Vaillantes, elles parvinrent à s’échapper.
Tandis qu’elles longeaient un transformateur bariolé d’affiches de chanteurs et de propagande politique, elles entendirent très distinctement une petite voix qui disait :
- Non mais ! quelle idée de m’abandonner comme ça, je veux sortir d’ici !
Surprises, elles s’approchèrent et découvrirent, coincé entre le mur et le transformateur… un morceau de sandwich ! Et là dedans, ça gigotait ! ça gigotait même rudement !
C’était une merguez, un bout de merguez de rien du tout, à demi étouffée entre deux cloisons de pain badigeonnées de moutarde et d’harissa :
- Où allez-vous comme ça ? demanda la merguez
- Nous allons découvrir le monde, répondirent en chœur les trois autres et si tu viens avec nous, nous serons quatre !
La merguez souriait de bonheur. Elles hésitèrent longtemps au sujet du pain, devaient le prendre avec elles ? Mais l’hiver approchait et les nuits devenaient fraîches, aussi les quatre compagnes décidèrent de l’emporter, le pain pourrait toujours leur servir de lit.
Le voyage reprit. La cigarette, la frite, l’allumette, la merguez et le pain marchaient d’un bon pas. Au bout de la rue piétonne se trouvait une petite place qui servait de parking. Ils évitèrent de passer trop près de la cabine du gardien en se faufilant sous les feuilles de platane. Au moindre coup de vent, les feuilles, recroquevillées sur leurs pointes se mettaient à glisser comme des crabes. La cigarette les craignait, mais en même temps elle adorait jouer à se laisser poursuivre.
C’est au moment où ils passaient devant une grosse Mercedes blanche, que leur parvint très nettement une voix :
- Non mais ! quelle idée de m’abandonner comme ça, je veux sortir d’ici !
Il y avait là, collé sous le pneu cranté de la voiture… un carnet de tickets d’autobus. Et là dedans, ça gigotait ! ça gigotait même rudement! tant et si bien que le carnet se détacha. Tombant sur le sol, il s’ouvrit comme un éventail et apparut alors… un ticket tout neuf ! Avec l’humidité ses chiffres s’étaient un peu effacés mais qu’importe. Le ticket accepta avec gaieté de devenir le sixième compagnon du groupe. Pour les autres tickets personne n’hésita cette fois car non seulement ils étaient poinçonnés et muets mais en plus la place manquait dans le sandwich. Le ticket proposa de se mettre à plat, à la manière d’un matelas et les autres au dessus. Ce n’était peut être pas très confortable, mais parcourir le monde restait cent fois plus formidable que le plus douillet des lits.
La nuit tomba sur la grande ville. La petite troupe franchissait tantôt de grandes zones obscures, tantôt de brillantes fenêtres de lumière. A l’entrée des cinémas, la lumière sur le trottoir tombait presque blanche, dans la rue de la gare, les façades des néons clignotaient jaune, rouge et vert.
Ils pénétrèrent dans un petit parc bordé de buissons taillés afin de dormir un peu. Une fontaine coulait tranquillement. Dans le silence, on n’entendait plus que les gouttes d’eau qui bondissaient hors du bassin, elles brillaient un instant dans la lumière du réverbère puis disparaissaient dans la nuit. La petite allumette pensa que ce devait être ainsi que naissaient les étoiles.
Alors que les compagnons cherchaient un abri pour déplier le sandwich, une ombre immense s’abattit sur eux. La vie sembla s’arrêter d’un coup. Heureusement le sandwich cria :
- Tous sous le banc !
Serrés les uns contre les autres, les yeux écarquillés, ils virent l’ombre se rassembler. Le sable crissa, un pied apparut, puis un homme. Il avait de la barbe et des cheveux partout et était vêtu d’un grand manteau gris. Il fit encore quelques pas puis tira de sa poche une bouteille de vin qu’il vida d’un coup. Il portait sur la main une blessure qui saignait. L’homme replaça la bouteille sans sa poche et s’assit sur le banc, celui précisément sous le lequel s’était réfugiée la petit troupe. Il se mit à gémir.
Les compagnons se regardèrent et sans échanger une parole, bondirent sur les genoux de l’homme ! Celui-ci fut bien étonné de voir gigoter sur son manteau une frite, une cigarette, une allumette, une merguez dans un bout de sandwich et un ticket de bus ! Mais le clochard, c’est ainsi qu’on l’appelait, ne sembla pas surpris et à cet instant ils comprirent tous qu’ils devenaient amis.
C’est alors que de l’intérieur du grand manteau gris, sortit un long gargouillement. L’homme soupira, deux jours qu’il n’avait pas mangé ! La petite merguez s’agita et déclara :
- Nous allons faire la fête, ce soir ce sera le festin et le feu d’artifice !
Une petite merguez dans un lit de pain parfumé de moutarde et d’harissa c’était bon et bien que manquant un peu de sel, une frite croustillante comme un brin de céleri, c’était délicieux. Et puis, après le festin quel plaisir de savourer une bonne Gitane bleue. Dans la nuit et le calme du petit parc, on avait vu une éclatante étoile jaune illuminer le visage de l’homme, la petite allumette avait brillé d’un éclat surnaturel. Maintenant on n’apercevait plus que le point rouge de la cigarette qui doucement, tout doucement se consumait entre les lèvres du clochard.
Et que son goût était bon ! L’homme gardait longtemps la fumée dans sa gorge et quand il la laissait ressortir, on aurait dit une vraie chaudière, ça sortait de partout, de la bouche, des poils, du nez et peut-être même des oreilles ?
Voilà ce que se demandait le ticket de bus car des cinq amis, il ne restait plus que lui. Mais l’homme ne l’avait pas oublié. Il le mit dans sa poche, pas celle de la bouteille, l’autre, hou ! C’était immense là dedans et plein de miettes de pain. Puis il se leva et quitta le petit parc.
Le clochard et le ticket vert marchèrent quelques instants puis soudain, le ticket entendit un grand pchitt de ballon qui se dégonfle. Ce bruit, il le reconnaissait entre mille, c’était l’autobus qui s’arrêtait. L’homme monta, poinçonna son ticket. De la machine s’échappa comme un air de fanfare. L’homme s’assit, colla son visage contre la vitre fraîche.
Sous ses yeux ébahis, le gigantesque feu d’artifice de la ville illuminée commença à crépiter.