Dix neuf heures. Une pluie
froide s’était abattue sur la ville dès le début de l’après midi. Il avait fait si beau la veille que les pierres et le ciel l’avaient d’abord adoucie et gardée tiède, mais au bout de deux heures tout était glacé. Le vent soufflait en rafales, retournait les parapluies et chassait les groupes de touristes.
La gare brillait tel un phare sous la tempête. Elle était bondée. Poussés par la pluie, les gens s’amassaient sous le préau, ils attendaient, certains depuis plusieurs jours, la gare devenait leur logis, ils avaient le droit de dormir là roulé dans une couverture. Un groupe d’hommes jouait aux cartes sur une valise renversée protégée d’une feuille de papier journal, un autre serrait sa femme contre lui, enveloppée dans une couverture, on ne voyait que sa tête apeurée, elle devait attendre un enfant, leur unique enfant. Les hommes portaient des costumes sombres et sales, ils avaient le visage plat et les joues rouges, on devinait qu’il s’agissait de paysans, leur visage battu par le vent et le gel racontaient les champs et les morsures de l’hiver, les mains gelées et les heures passées dans les sillons à récolter les tubercules. Certains avaient ôté leurs chaussures et dormaient sur le dos tout habillé le visage face à la lumière. Ils ne ronflaient pas, leurs baluchons leur servaient d’oreillers.
Z 683, c’était le nom de son train. Pour pénétrer dans la gare il fallait montrer son billet, des employés en tenue bleu marine contrôlaient les entrées. Les halls d’attente étaient pleins, plus une seule place disponible sur les sièges. Elle s’installa dans l’allée centrale, son sac à côté d’elle. Elle observait. Ils étaient là à nouveau, les mêmes paysans au visage tanné, dans leurs habits modestes et humides. Cette fois perchés sur les chaises, en chaussettes, leurs chaussures de mauvaises qualité posées à leurs pieds, un sac de nourriture accroché à leur poignet.
Au signal, ils se levèrent. En masse compacte et disciplinée, ils se dirigèrent vers les quais, leur tickets à la main. La plupart avaient acheté des couchettes hard (dures), les moins chères, les plus nantis avaient réservé des couchettes soft, confortables.
La jeune hôtesse parlait un peu anglais, elle indiqua à la jeune femme le wagon numéro sept qui correspondait à sa réservation. Pas de bousculade ni de foule sur le quai et encore moins dans le compartiment. Il ya avait là quatre places, quatre lits équipés chacun de deux oreillers et d’une belle couette blanche. Une petite table près de la fenêtre, un gros thermos d'eau bouillante. Des chaussons pour se mettre à l’aise et ne pas salir la moquette bleue du compartiment. Pour les insomniaques il y avait même une télévision, pour les hommes d’affaires des cintres, pour les élégantes un grand miroir plein pied et pour tous, le train glissait, glissait à toute allure, presque sans bruit. Il ne s’arrêtait pas, il filait droit sur Beijing qu’il rejoindrait 11 heures plus tard.
Elle partageait le compartiment avec un jeune couple et un vieux qui d’emblée s’était accaparé la petite table. Il y avait posé son bocal rempli de feuilles de thé
vert et avait déjà vidé la moitié du thermos d’eau chaude. Elle se dit qu’à coup sûr il allait ronfler tandis que le jeune couple sur les couchettes supérieures s’endormirait et serait si discret qu’elle aurait l’impression de partager le compartiment avec le vieux.
Il semblait très à l'aise, il avait calé ses deux oreillers contre la vitre, tiré la couette jusqu'à à mi jambes. Il baragouina quelques mots d’anglais pour lui indiquer sa place, elle le remercia, elle n’avait pas besoin d’aide.
Le train démarra à 19 heures 28 exactement.
Aussitôt, d’un geste vif, le vieux décrocha un sac en plastique qui pendait tout près de son oreille et sorti un grand bol de pâtes déshydratées. Il ôta le couvercle et remplit le bol d’eau bouillante. Le compartiment se mit à sentir le poireau et les aromates desséchés. Il aspirait les pâtes
avec bruit, le bol collé aux lèvres. Les pâtes étaient toutes frisottées et emmêlées, la nappe blanche se couvrit d’éclaboussures. Entre deux bouchées, il lui faisait signe avec ses baguettes, l’invitait à se mettre à son aise, à manger à son tour, mais elle n’avait rien prévu. Enfin si, deux pim pau achetés à la va vite à une marchande de rue, qui s’étaient révélés dès la première bouchée immangeables tant ils étaient bourratifs et fades comme un plat sans sel. Elle se dit qu’il était temps de gagner le wagon-restaurant.
Le wagon-restaurant était plein à craquer et l’on voyait bien que la plupart des gens attablés étaient des habitués. Ils s’étaient rassemblés par tablées et mangeaient, beaucoup et vite, comme à l’accoutumée. Les petites tables garnies de nappes blanches ne suffisaient plus à contenir tous les plats. Dès que l’un était fini, un second apparaissait. Les bouteilles vides de bière s’accumulaient, les hommes parlaient fort. L’un d’entre eux avait remonté les jambes de son pantalon jusqu’à mi-cuisse. Il avait de beaux mollets, ronds et totalement imberbes, les chevilles serrées dans de fines chaussettes grises. Il se tenait ainsi, les jambes écartées en bout de table. A coup sûr ils parlaient argent.
Elle commanda du porc
sauté aux haricots et une portion de riz
blanc. Et aussi une bière. Déjà dans la cuisine, l’huile grésillait, le wok ne refroidissait jamais, l’odeur de l’ail
se fit plus insistante. Une place venait de se libérer. Elle s’assit. Dans l’angle opposé un jeune chinois mangeait.
- Vous allez à Beijing ?
Il s’était adressé à elle en anglais, un anglais hésitant mais bien suffisant pour entamer une conversation. Il faisait très attention à ses gestes et encore plus à ce qu’il disait, comme s’il avait peur d’être jugé. Ce n’était pas un chinois de Chine mais de Malaisie. Un oversea comme on les appelait ici. Il lui expliqua sans embarras qu’il travaillait en Chine uniquement pour l’argent et qu’il n’aimait pas ce pays.
- Allez vous rentrer en Malaisie ?
Non. Il rêvait de gagner les Etats Unis, elle pensa qu’il lui faudrait alors faire de sacrés progrès en Anglais. Dans le fond, elle le trouvait très chinois, il mangeait en faisant beaucoup de bruit et plutôt salement et il ne pensait qu'à gagner de l'argent. Son visage, rond et un peu se décrispait, il portait sur lui toute la panoplie du chinois moderne, une grosse montre, des vêtements de marque, un téléphone portable ultra performant. Il vivait à Chenzen, la vie y était grise et morose, il regrettait la Taiwan de son adolescence. Il en profita pour lui préciser qu’il parlait aussi le taiwanais, et le malais bien sûr. Il commanda un plat qu’ils partagèrent, une soupe à la tomate et aux œufs, il avait vu les gens des tables voisines choisir ce plat, une spécialité peut être ? Son verre de bière restait plein, tout comme la conversation qui n’avançait pas. Bloquée, convenue, verrouillée. C’était si difficile en Chine d’aller au delà du factuel, de dépasser le conventionnel. Pas de désir, une communication lisse et banale qui s’arrêta soudain avec le bip de sa montre électronique. 22 heures, il devait partir. Il s’excusa, confus. Lui tendit sa carte de visite, l’invita à lui téléphoner en cas de problème. Puis il disparut.
La soupe avait refroidi, ils l’avaient à peine touchée, des filament de blancs d’œuf restaient figés à la surface, prisonniers d’une fine couche de gras.
Elle se retourna. Les hommes étaient toujours là. A présent ils fumaient et le ton avait encore monté. La petite table n’était plus qu’une forêt de bouteilles vides. Ils avaient oublié le reste du monde, que le train filait à 154 kilomètre heures, que la serveuse fatiguée voulait commencer ses comptes, que le cuisinier avait éteint de gaz sous le wok. Dans une assiette quelques pattes bouillies de poulet, livides et froides ne tentaient plus personne.
Elle se leva et paya.
Le train traversait la campagne, la nuit était sans lumière.
Dans le compartiment régnait un silence absolu. Le vieux dormait, le visage tourné vers elle. Serrée contre sa poitrine, il tenait enlacée, la couette blanche.
On aurait dit un corps de femme.
Il souriait.
Chine, 13 mai 2005