La cuisine. Pushkar, Inde

 


La cuisine. Pushkar, Inde

Elle est moderne, la cuisine. Elle possède deux brûleurs et une bouteille de gaz, un évier avec l'eau courante et des étagères de rangement.
Achetés au marché les légumes gisent à terre, gros radis blanc, carottes, bouquets de choux-fleur, poignées de petits pois, botte de cerfeuil. L'épluchage et le tri se font aussi à même le sol, en position accroupie. Gestes précis, on ne gaspille pas, on jette au minimum. Quant aux fanes et aux épluchures, elles seront jettées devant la maison, une vache en fera bientôt son affaire.

La jeune femme se relève. Elle est debout maintenant devant  sa marmite. Elle prépare le Dhal. Verse deux cuillères d'huile, se gratte la tête. L'huile grésille quand elle jette le piment. Elle recouvre le tout de bouillon. La vapeur lui saute au visage, elle couvre le tout d'un large couvercle. Sur l'autre brûleur, elle place une lourde plaque à chapati, légèrement incurvée. Découvre un boule de pâte préparée quelques heures plus tôt.
Mais l'huile manque. La jeune femme appelle à travers les volets clos. Un garçon d'une dizaine d'années arrive, pieds nus.  Il sourit. Se glisse sous l'étagère et retire un gros bidon rectagulaire en fer blanc. Une réserve de 10 litres, au moins.  Il perfore le bouchon, fait sauter l'opercule en s'aidant du pilon, verse dans un pot en fer blanc l'équivalent d'un demi litre. Du bout de ses doigts souples, il recueille chaque goutte qui coule, les racle contre le goulot. L'huile est précieuse.

La vieille mère entre dans la cuisine, presque impotante et très grosse, il ne lui reste qu'une seule dent. Elle a terminé son repas, elle ramène son plateau vide. Sa main droite est toute luisante de graisse. Elle se dirige vers l'évier, d'un coup de paume, fait jailir l'eau. L'eau froide chasse les débris de nourriture mais la graisse demeure.  Elle demande alors à la jeune femme un peu d'eau bouillante. Celle-ci plonge une cuillère dans le bouillon du dhal et dépose un peu de liquide bouillant sur le bord de l'évier. La vieille frotte sa main, paume ouverte sur la pierre fumante, redemande une louchée, frotte et glisse à nouveau, jette le surplus.  La voici contente. Pouquoi n'utilise-t-elle pas le savon bleu turquoise à portée de main ? Je pense : ce n'est pas qu'elle ne le voit pas, elle en ignore l'usage, jusqu'à son existance même.