Le chien (baie d'Ha Long, Vietnam, 1989)
Baie d’Ha Long... Merveille du monde, dit-on.
Alors qu'enfin j'atteins la baie, après sept heures de bus, le sentiment étrange de ne pas approcher les choses me saisit. Des montagnes couvertes de végétation, semblables à d’énormes dents de dinosaures immergent d’une mer pas vraiment bleue, ocre plutôt, une texture épaisse dépourvue de limpidité. Une mer qui sent le Nuoc Mam et la poudre de charbon. Des jonques aux voiles brunes parcheminées passent lentement telles des ombres chinoises. Dans le port, quelques gros bateaux amarrés et des péniches rouillées.
Je comprends que le malaise vient des regards, du manque de regard. Sous les chapeaux coniques, les yeux se cachent, parfois fiévreux et rouges. Ceux qui vivent ici ressemblent à un petit peuple de taupes harassé par dix heures de travail quotidien. Avant que la nuit ne tombe, chacun se presse de regagner son trou. La journée se termine à vingt heures et l’on ne croise plus personne dans la ville. Quand la nuit est noire, on ne circule plus. Commme partout au Vietnam, les ampoules ont été supprimées sur les bicyclettes.
Le lendemain, le malaise persiste. Les gens ne me parlent pas, à la différence de Hanoï, personne ne connaît ma langue et encore moins l’anglais. Je tente quelques sourires mais la tristesse et l’abattement sont tels que je n’insiste pas.
De l’autre côté de la rive, des habitations. On s’y rend en prenant le bac. D’abord les camions, puis les cyclistes, enfin les piétons qui se glissent dans les interstices. Pour prendre le bac il faut faire la queue, passer dans un couloir cloturé de grilles, suivre les instructions cinglantes d’une voix de femme surgie d’un haut parleur. Vélo contre vélo, corps contre corps, dans la fumée des gaz d’échappement, le bac s’ébranle. Dans cette foule compacte, pas une tache de couleur, des bleus délavés, des kakis usés, du gris, couleurs usées de vieux papiers. Une fois sur l'autre rive, les regards hostiles rendent ma présence impudique. Quelques pas dans la poussière, il n’y a rien à voir. Je rentre, la nuit tombe.
Alors dans les guérites, les minuscules lampes à pétrole s’allument. On trouve là une cigarette, un verre de thé, un paquet de biscuits dans son sachet opaque, des bonbons collés par la chaleur, quelques petites pommes chinoises piquées de rouille. Et chez le voisin, trois poires brunes, deux pains, un sachet de sucre. Ces denrées périmées sont bien sûr immangeables, d’ailleurs personne ne les achète. Mais au moins donnent-elles à celui qui les dispose et les remballe chaque jour l’illusion de posséder quelque chose.
Adieu triste baie d’Ha Long, tes rives et tes montagnes pleurent l’abandon et la détresse. Les hôtels sont déserts, j'ai été la seule occupante et le piano délaissé sonnait faux. Tes eaux ne sont pas attirantes, quand je m'y suis baignée, je suis ressortie le corps gluant d’algues brunes. Adieu baie d'Ha Long...
Le bus démarre.
Sur la berge, à l’ombre d’un bosquet, une femme fait cuire un chien.