Le petit Kafé (Hanoï, Vietnam, 1989)
Première rencontre avec Z.
Nous avons rencontré Z à l’aéroport de Hanoï, à l'arrivée. Il était venu accueillir
Madame C, une française avec qui nous avions échangé quelques paroles au moment de l'ambarquement à Paris.
De toute évidence, cette femme n’avait pas envie de parler. Néanmoins, nous voyant errer à la rechercher d'un improbable taxi, elle nous avait proposé de partager le minibus que son mari avait envoyé pour la chercher. Et c'est là que nous avions retrouvé Z., assis sur la banquette arrière.
Nous le croisons ensuite plusieurs fois en ville les jours suivants. Rencontres toujours très brèves. Z est laid, son visage creusé de cicatrices d’accnée, sa bouche tendue par des tics nerveux. Il nous a finalement donné rendez-vous ce soir dans un petit Kafé très sombre, éclairé seulement par les guirlandes électriques d’un sapin de Noël en plastique.
Le café est vide à l’exception d’un couple, attablé à l’une des minuscules tables.
Nous commandons de la bière, on nous sert de la Heineken dans de grands verres remplis de glaçons. Z boit très vite. Il a très faim aussi, il est très fatigué. Toute la journée, il a sillonné les hôpitaux à la recherche d’un enfant abandonné pour les C. Il hésite, la tension et la peur le submergent. C’est pour lui une chance inimaginable de se confier à nous, françaises.
Il a peur. Mais le vase est trop plein, il craque, il faut qu’il raconte.
- J’ai décidé de tout vous dire
Il nous avoue que la fois précédante, après notre rencontre, il n’avait pas dormi de la nuit. Chacune de ses phrases est ponctuée d’un « vous comprenez ? » comme s’il avait besoin de reprendre sa respiration pour continuer. Ou bien peut être cherche-t-il confirmation auprès de nous. Il est d’ailleurs toujours très avide de nos réactions.
- La tristesse au Vietnam, c’est qu’il est impossible de parler, on risque son travail. Mais moi, je veux parler avec vous parce que je m’en fiche de le perdre, cela fait huit ans que je travaille là, je veux changer de bureau. Vous comprenez ?
Je gagne 40000 dongs par mois, un fonctionnaire peut gagner jusqu’à 10000 dongs par jour. Pourtant il faut que je reste à ce bureau si je veux espérer pouvoir avoir une bourse pour l’étranger et partir... un an, deux ans, toujours ! Auparavant, il était impossible de parler avec un étranger. C’est très triste…
La solution consiste à se marier avec un étranger, pour ainsi quitter le pays. Si le cas se présentait, Z le ferait, sa femme est d’accord. Ils divorceraient, de l’étranger, il l’aiderait.
Vous comprenez ?
Dans quel pays partirait-il ? Cela n’a pas d’importance. Ce qu’il veut, c’est partir. Une fois déjà, il est parti dans un pays communiste pour sa formation. Il a failli rester, il a hésité, pensé à sa femme. Alors je suis rentré. Quand j’ai retrouvé ma femme à l’aéroport, elle m’a dit : pourquoi tu es revenu ? J’ai été tellement triste, vous comprenez ?
J’ai une petite fille. Si je pouvais je la donnerai à Mr C. Oui, je la lui donne ! Pour qu’elle ne vive pas ici au Vietnam. Mais c’est impossible car il faudrait qu’elle soit abandonnée, vous comprenez ?
Deuxième rencontre avec Z., dans un autre petit Kafé
- Je suis né d’une famille noble très connue à Hanoï il y a trente à quarante ans. Tous le monde à Hanoï connaissait mon père et mon oncle.
Ce que j’espère c’est obtenir la possibilité de parti à l’étranger. Vous comprenez ? Mon père a tout fait pour que je n’aille pas à la guerre, j’ai donc étudié en Union Soviétique et j’ai appris le métier d’électricien. Quand j’étais jeune, j’étais très intelligent, vous comprenez ? Surtout dans le domaine des langues. En Union Soviétique, j’étais le meilleur. Après quelques mois, je parlais très bien le russe. Vous comprenez ? ils m’ont obligé à injurier les Chinois car à ce moment les relations étaient très très mauvaises. Vous comprenez ? Je devais faire des discours contre le régime chinois. Le Vietnam était entre l’Union Soviétique et la Chine, c’était en 1974. Moi, j’ai refusé. Vous comprenez ? Donc j’ai été licencié. Je ne suis resté en Union Soviétique que 14 mois alors que les études devaient durer trois ans. Quand je suis revenu au Vietnam, je n’avais pas de diplôme et à cause de mon dossier, il m’était impossible de trouver du travail. Vous comprenez ? J’ai voulu me suicider, personne ne m’a soutenu. Je ne pouvais rien faire !
Heureusement, un homme dont la sœur était directrice d’enseignement général m’a aidé à poursuivre mes études. Mais j’avais déjà vingt ans ! vous comprenez ? Les autres étudiants avaient 15, 16 ans, alors j’ai modifié la date de ma naissance. Au début, j’étais très mauvais mais au bout de quelques mois, j’étais le meilleur. Vous comprenez ?
Pour s’inscrire à l’école supérieure, il faut passer un examen. J’ai eu 25 points sur 30, c’était très bon ! Vous comprenez ? Cet examen était très difficile, c’était le temps de la guerre avec le Cambodge. Tout le monde voulait passer cet examen pour entrer à l’école et ne pas partir pour la guerre. Vous comprenez ?
Comme j’avais de très bonnes notes, je pouvais aller faire des études à l’étranger. Mais on m’a dit que mes notes étaient trop bonnes, que j’avais trop de points. Vous comprenez ? La corruption, les gens du Ministère de l’Education ont voulu ôter tous ceux qui étaient gênants. Et donc je suis resté. Vous comprenez ? On m’a dit : tu peux choisir (ici) n’importe quelle école.
J’ai choisi l’école supérieure de langues. Je parle russe, français, anglais, espagnol. Je suis en train de traduire un manuel russe en espagnol pour faire un livre d’apprentissage de la langue espagnole. Vous comprenez ?
Ce qui doit arriver, arrive toujours. Dans ma vie, j’ai beaucoup aimé une femme. Maintenant, elle est mariée avec un français, elle vit en France. Vous comprenez ? Je me suis marié avec une femme plus âgée que moi. Moi, j’ai toujours pitié des gens, vous comprenez ? C’est pourquoi, j’ai fermé les yeux, tant pis pour tout, je l’ai épousée. Je pense que la vie de l’homme est déjà décidée par une personne quelconque.
Un célèbre homme vietnamien a dit : « C’est le destin qui pousse les hommes à faire leurs actions ».
Au bout d'une heure de conversation, ou plutôt d'écoute d'une confidence hachée par l'émotion et l'angoisse, nous proposons à K. de quitter le Kafé pour aller manger une soupe.
La nuit est tombée depuis longtemps, il est évident qu'à cet instant, dans cette rue déserte, sa présence avec nous paraît suspecte.
Il refuse d'abord, "je ne peux pas", puis se ravisant, il accepte. On craint pour lui ce changement d'avis impulsif qi'il semble ne pas bien maîtriser.
Il est 21 heures, pour le rassurer, nous lui proposons de choisir le restaurant. Mais celui où il nous conduit est déja fermé ! Marchant à ses côtés dans les rues sombres, je me demande ce qui le pousse à tant de hardiesse, à braver un interdit dont nous ne connaissons nous-mêmes pas la réelle gravité.
Quand finalement nous ne trouvons rien d'autre qu'un marchand se soupe
, en pleine lumière et dans la rue, Z. est si inquiet qu'il n'arrive pas à manger.
Au moment de nous quitter, il appelle un cyclo-pousse, discute le prix avec lui et demande qu'on l'attende, il ne sera pas long. Peut-être se fait-il emballer la soupe qu'il n'a pas mangée ? Mais non, le voici qui déboule aux guidons de sa mobylette. Il nous escorte jusqu'à l'hôtel.
A peine arrivés, il nous quitte, sans un mot. Sans nous serrer la main. Nous pensons "il joue la comédie jusqu'au bout".
Alors nous rentrons dans l'hôtel, attendons quelques minutes devant le bureau de la réception recouvert de feutrine verte et ressortons. Aucune envie d'aller dormir !
Nous replongeons dans les rues obscures, frôlées de temps à autre par les glissades silencieurse des vélos, devenus rares à cette heure.
Des couples prennent le frais sous les saules pleureurs du lac Hoa Bin. Restent encore quelques petits marchands de Kafé Da et de friandises qui attendent immobiles, à la lumière ténue d'une lampe à huile.
Devant le lac aux eaux noires, nous restons silencieuses. Nous repensons aux confidences de Z., à cette vie de vietnamin qui vient de nous être confiée et dont nous ressentons encore à présent sa pesanteur. Quelle espérance représentons-nous pour lui ?
Soudain, une mobylette surgit devant nous. Nous reconnaissons aussitôt la silouette maigre de Z. Il ne nous adresse aucun signe de reconnaissance. Sa présence sert d'interrogation. Alors, comme nous ne voulons pas lui créer d'ennui, nous nous levons. Et lui sans un mot nous escorte jusqu'à l'hôtel.