Le thé la nuit. Inde (Journal indien , extrait 1995)
Dix huit heures. J'ai roulé avec ma bicyclette jusqu'au bout de la route gondronnée et atteint le mont Gandhamadhanam, sur lequel se dresse un petit temple. En son coeur un prêtre reçoit les offrandes. Il sert et honore Rama qui, dit la légende, a laissé en ce lieu la trace de l'un de ses pieds.
Après le temple, il y a le sable, une dune ouverte comme un cratère et puis la plaine sèche, jusqu'à la mer. Tout au fond, le soleil s'enfonce dans une épaisse compresssion de nuages.
Instant de pureté absolue, quand le regard devient brise, quand le corps se déploie dans l'air, épousant sa légèreté, son parfum
, vibrant à travers le filtre de ses pores d'une allégresse sacrée.
Nuit.
Je regarde, à la lueur d'une lampe à pétrole le long ruban de thé
qu'étire d'un geste précis et leste le marchand. Corps ruissellant de sueur, visage émacié, regard concentré. Il arrête net son geste. Le thé est devenu liquide mousseux et doux, mélange intime de couleur et de saveur.
J'aime prendre le temps de regarder ce savoir faire des alchimistes de la bouche, marchands de thé, rouleurs de parotta, fabriquants de beignets. Chez nous aussi existent encore des artisans habiles, mais on ne les voit pas. En Inde, ils vivent dans la rue, ils sont la rue. Ce que nous mangeons, ce que nous buvons, passe par toute une série de métamorphoses qui se joue devant nos yeux au travers de gestes précis comme une chorégraphie.
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