Les Parothees, Rameshvaram, Inde (journal indien 1995, extrait)
Aujourd'hui, nous prenons le train pour Rameshvaram, à cent soixante kilomètres de Madurai. Un parcours à travers une plaine sèche uniformément plate grêlée d'acacias
à longues épines dont les branches une fois séchées servent d'enclos pour le bétail.
Le train, très lent s'arrête dans des gares de plus en plus rudimentaires. Aux abords des villages constitués de simples huttes de paille et de pisé, de petits porcs noirs fouillent la vase et mangent les excréments des enfants.
Soudain, la terre aride cède la place au sable et de grands palmiers remuent dans le vent. Le train file à toute allure, il quitte la terre, miraculeusement, il se met à rouler sur l'eau, sifflant à tout rompre. Je regarde au dehors par la porte restée ouverte, sous mes pieds flottent des grappes d'algues
sombres sur un fond de sable et de plaques de rochers, la mer !
Arrivée en gare de Rameshvaram, déserte et silencieuse. Pas même le réconfort d'un verre de thé.
Une nuit noire et profonde est tombée. Nous sommes frappés par la douceur de l'air marin et nous grisons de cette petite brise caressante qui efface la lassitude de nos muscles. En rickshaw, nous parcourons une ville étrange aux nombreux ashrams et boutiques de souvenirs.
Impossible de trouver un hotel à notre convenance. Finalement, nous nous rabattons sur un hôtel chrétien (fermeture des portes à minuit). Nous sommes les seuls clients. La fenêtre de notre chambre donne directement sur la rue et ne possède pas de vitre. Les draps sont douteux, sans doute n'ont-ils pas été changés après les derniers occupants.
Je me charge de faire rectifier ce petit désagrément. Pourrions nous changer de chambre? Non , l'hôtel est plein. Plein, mais ce n'est pas vrai ! d'ailleurs le tiroir du bureau est rempli de clefs (elles ont été ôtées à dessin du tableau). Bon d'accord pour changer... les draps. Quand le jeune garçon commence à refaire le lit, un cafard s'échappe de dessous l'oreiller.
Sortons ! La nuit d'un noir profond masque les reliefs. Le temple de Ramanatha Swami se vide, l'éclairage au néons rend la lumière blafarde et les pierres livides, je pense avec un peu de nostalgie à la débauche de couleurs du temple de Madurai. Qu'à cela ne tienne, un bon repas nous redonnera le moral. Mais une fois encore déception, notre rêve de poissons
et crustacés
s'effondre. Nous ne trouvons qu'une misérable échoppe et un patron qui souleve un coin de couvercle crasseux pour nous montrer un reste de poisson
frit.
Après plus d'une heure de recherche infructueuse, nous tombons par hasard sur un "parothee restaurant". Ces délicieusescrêpes
feuilletées, dorées sur une grande plaque huilée font notre régal. Sous la lumière trop forte de la guérite, composée de quelques tables et bancs de bois, le gamin de service, harrassé de fatigue mange en silence. Nous lui sourions, heureux de nous retrouver dans cette chaleur, attablés avec quelques habitués, alors que la ville à cette heure tardive n'est plus qu'une masse silencieuse et déserte où rodent l'ombre des chiens.