Monsieur Antoine

 


 

Elle s’amusait à lire le nom des rues, Rue Saint André, Rue Romain Rolland , Rue du Bazar Saint Laurent ainsi que le nom des maisons, Villa Aurore, Villa Louise, Monsieur et Madame Chery et leurs enfants, Hôtel Europe. C’était étrange et suranné car la ville n’avait de français plus que son style. Elle ne gardait de son histoire coloniale que son architecture et ces plaques nominatives qui faisaient un peu penser à des inscriptions sur des pierres tombales
Rue Suffren, de belles maisons bien entretenues, des coulées de bougainvilliers, des trottoirs larges et hauts. Pas un seul mendiant et d’ailleurs presque personne.  Elle marchait droit, cherchant le numéro 58. Une grande bâtisse jaune de deux étages, un gardien à l’entrée, voilà, elle était arrivée à l’Alliance française.

Le gardien dans son costume kaki la salua en souriant et lui dit bonjour en français. Il avait dû apprendre la langue à l’école. A Pondichéry, plus vous vous adressiez à une personne âgée, plus vous aviez la chance d’entendre parler français.
Un petit hall, un patio ombragé, la fraîcheur des plantes tropicales, l’endroit ressemblait à un bistrot parisien avec sa terrasse intérieure. Sur la gauche, elle aperçut un escalier et le mot « Bibliothèque » écrit en lettres cursives sur un panneau en forme de demi lune. Elle commença à monter les marches de briques, raides et tordues, franchit un étage, s‘éleva au-dessus du jardin, grimpa encore d’un étage, jusqu’où ? Atteignit enfin une terrasse et fut accueillie par deux grandes portes  jaunes, ouvertes sur le ciel. La bibliothèque.

Il était là, assis derrière son petit bureau, paisible et calme. Monsieur Antoine. Le bibliothécaire.
Un indien d’une cinquantaine d’années, mince comme un fil, élégant dans une chemise de coton d’un blanc immaculé. Des cheveux un peu grisonnants rassemblés en un petit chignon noir, une barbe ronde serrée sous son menton. Il avait un visage tout rond qui contrastait avec le reste de son corps à la limite de la maigreur.
   -  Je vous attendais, dit il à la visiteuse, asseyez vous.
Elle ne fut pas longue à comprendre que l’homme était un sage. Un ascète. Une espèce de moine. Il parlait français en roulant légèrement les r, le français était sa langue tout comme Pondichéry sa ville, il n’avait jamais voyagé.
- Vous voulez visiter la bibliothèque ? Il se leva, il était pieds nus, un peu plus petit qu’elle. La bibliothèque avait été imaginée par un architecte français, il n’y avait ni murs ni cloisons, un grand espace organisé sur trois niveaux, une mézanine et tout au fond un espace dédié aux livres pour les enfants. Tout était parfaitement étiqueté et rangé. La jeune femme fit part de son admiration à Monsieur Antoine dont le visage s’illumina.
- C’est vrai ? Vous savez, je fais ça tout seul, merci
Puis ils montèrent un escalier en colimaçon et se retrouvèrent dans une grande salle remplie de livres.
-    Mon désherbage. Moi je ne peux pas jeter un livre. Surtout s’il est vieux car un livre est un trésor. Je garde tout, peut être un jour quelqu’un en aura besoin.
Ils étaient assis l’un en face de l’autre, dans la moiteur de l’air surchargé d’humidité. Malgré le ventilateur, même les mains de la jeune femme transpiraient. Il dit :
- Moi je doute toujours. Je ne sais pas si je fais bien
- Vous faites bien, répondit-elle en souriant
- Ce sont les autres qui me disent si je fais bien ou pas
- Vous en doutez ?
- Oui
Elle sourit. Elle savait que s’il répondait non il risquait le péché d’orgueil. Il devait rester humble. Il était chrétien, elle l’avait deviné. Et sans femme ni enfant, c’était certain.

Dans la bibliothèque les livres étaient présentés avec élégance, grands ouverts. De petites statues de Ganesh, ornées de fleurs rendaient l’endroit mystique, on avait l’impression de se trouver dans un temple.
Elle soupçonna Monsieur Antoine de venir tôt chaque matin et de passer un long moment à préparer les statues, à brûler de l’encens et réciter des prières. Bien sûr son chef ne comprenait rien. Vous êtes payé pour commencer à 8heures 30, pourquoi venez vous 1 heure plus tôt, cela ne sert à rien !  Monsieur Antoine ne répondait  pas. Il faisait comme il devait, l’autre ne pouvait rien lui reprocher. Le temps n’a pas d’importance quand on aime disait Monsieur Antoine, il mettait tout son amour dans cette bibliothèque, toute sa vie pour les autres. Un sacrifice sanctifié.

 7 heures-19 heures, voici l’emploi du temps de Monsieur Antoine à la bibliothèque. La fin de la journée déroule comme un rituel. Il rentre chez lui, une simple pièce louée quelques centaines de roupies dans la ville haute et prend un bain. Puis il boit deux verres de lait, mange quelques bananes et fait sa prière. Il se couche à 8heures trente. Car à minuit il se réveille et commence une longue méditation. Jusqu’à cinq heures. Ensuite il prend un bain, boit un demi-litre de lait et mange ce qu’il trouve, des gâteaux, des bananes, du pain. Jamais de café ni de thé. Il s’habille, refait son chignon, change de chemise. Il ne porte que des chemises blanches et des couleurs claires. D’un coup de mobylette, il passe au marché acheter des fleurs fraîches. Arrive à l’alliance française encore tout endormie. Le gardien le connaît, il le laisse entrer. D’ailleurs Monsieur Antoine possède la clef de la bibliothèque il n’a besoin de personne pour la suite.
Le rituel continue, il arrive au sommet des marches, enlève le gros cadenas, ouvre grandes les portes vitrées, faire entrer la lumière. Chaque matin il réveille la bibliothèque. Pose doucement son regard sur les étagères, les piles de magazines, s’agenouille devant les statues. Il dépose de la vie par petites touches, la bibliothèque sort de sa longue léthargie nocturne. Elle est douce et docile, entre eux une vieille complicité.
Si facile à percevoir pour qui est initié.
Quinze ans. Voilà quinze ans que Monsieur Antoine a choisi de faire le bien, a dédié sa vie aux autres. Avant il fumait beaucoup. Son seul péché. Et sortait avec des copains. On ne lui connaît pas de femme, pas d’histoire d’amour, heureuse ou malheureuse. C’est un homme qui n’existe que par le regard des autres, que par le retour des autres. C’est pour cela qu’il vous interroge, qu’il doute encore.
   - Je travaillerai dans cette bibliothèque jusqu’à ma  mort, jamais je ne m’arrêterai. Comment va réagir son patron vis à vis de ce vœu ? Lui permettra-t- il de rester ? Monsieur Antoine n’imagine pas qu’on puisse lui dire non.
Elle lui dit qu’elle comprend son choix. Ce dévouement corps et âme à un lieu, qu’il est comme un prêtre dans sa bibliothèque église. Il sourit. C’est exactement cela.
Elle aussi, elle a hésité. Entre la vie spirituelle, détaché des biens matériels et l’envie de la maternité. Elle raconte comment lors d’un long voyage en Inde elle s’est retrouvée devant ce choix, la dévotion ou la maternité et comment sous les conseils du prêtre, son ami, elle a finalement choisi de donner la vie. Il sourit : « vous avez une belle vie ». Il est un peu gêné, il a sans doute peu souvent parlé ainsi, à cœur ouvert avec une femme. Il va prier pour elle ce soir, pour que sa belle vie continue, pour que son voyage se déroule sans encombre.

Elle n’a pas envie de le quitter, la bibliothèque est vide, la nuit est tombée depuis longtemps, il n’y a plus personne dans le bâtiment. Le gardien arrive. Veulent-ils rester encore un peu ? Monsieur Antoine n’aura qu’à fermer le portail. Ils sourient. Ils aiment rester ensemble et seuls dans le grand bâtiment ou sommeillent les livres, leur amour commun. Le silence les prend. Les petits ganeshs brillent de mille feux, une odeur d’encens montent des étagères, les vitres flamboient . C’est l’illumination du temple. Ils regardent ensemble le grand bateau s’envoler puis de poser dans un éclat de lumière.
Maintenant, ils peuvent s‘en aller et fermer la bibliothèque. 
 
Monsieur Antoine

Elle s’amusait à lire le nom des rues, Rue Saint André, Rue Romain Rolland , Rue du Bazar Saint Laurent ainsi que le nom des maisons, Villa Aurore, Villa Louise, Monsieur et Madame Chery et leurs enfants, Hôtel Europe. C’était étrange et suranné car la ville n’avait de français plus que son style. Elle ne gardait de son histoire coloniale que son architecture et ces plaques nominatives qui faisaient un peu penser à des inscriptions sur des pierres tombales
Rue Suffren, de belles maisons bien entretenues, des coulées de bougainvilliers, des trottoirs larges et hauts. Pas un seul mendiant et d’ailleurs presque personne.  Elle marchait droit, cherchant le numéro 58. Une grande bâtisse jaune de deux étages, un gardien à l’entrée, voilà, elle était arrivée à l’Alliance française.

Le gardien dans son costume kaki la salua en souriant et lui dit bonjour en français. Il avait dû apprendre la langue à l’école. A Pondichéry, plus vous vous adressiez à une personne âgée, plus vous aviez la chance d’entendre parler français.
Un petit hall, un patio ombragé, la fraîcheur des plantes tropicales, l’endroit ressemblait à un bistrot parisien avec sa terrasse intérieure. Sur la gauche, elle aperçut un escalier et le mot « Bibliothèque » écrit en lettres cursives sur un panneau en forme de demi lune. Elle commença à monter les marches de briques, raides et tordues, franchit un étage, s‘éleva au-dessus du jardin, grimpa encore d’un étage, jusqu’où ? Atteignit enfin une terrasse et fut accueillie par deux grandes portes  jaunes, ouvertes sur le ciel. La bibliothèque.

Il était là, assis derrière son petit bureau, paisible et calme. Monsieur Antoine. Le bibliothécaire.
Un indien d’une cinquantaine d’années, mince comme un fil, élégant dans une chemise de coton d’un blanc immaculé. Des cheveux un peu grisonnants rassemblés en un petit chignon noir, une barbe ronde serrée sous son menton. Il avait un visage tout rond qui contrastait avec le reste de son corps à la limite de la maigreur.
   -  Je vous attendais, dit il à la visiteuse, asseyez vous.
Elle ne fut pas longue à comprendre que l’homme était un sage. Un ascète. Une espèce de moine. Il parlait français en roulant légèrement les r, le français était sa langue tout comme Pondichéry sa ville, il n’avait jamais voyagé.
- Vous voulez visiter la bibliothèque ? Il se leva, il était pieds nus, un peu plus petit qu’elle. La bibliothèque avait été imaginée par un architecte français, il n’y avait ni murs ni cloisons, un grand espace organisé sur trois niveaux, une mézanine et tout au fond un espace dédié aux livres pour les enfants. Tout était parfaitement étiqueté et rangé. La jeune femme fit part de son admiration à Monsieur Antoine dont le visage s’illumina.
- C’est vrai ? Vous savez, je fais ça tout seul, merci
Puis ils montèrent un escalier en colimaçon et se retrouvèrent dans une grande salle remplie de livres.
-    Mon désherbage. Moi je ne peux pas jeter un livre. Surtout s’il est vieux car un livre est un trésor. Je garde tout, peut être un jour quelqu’un en aura besoin.
Ils étaient assis l’un en face de l’autre, dans la moiteur de l’air surchargé d’humidité. Malgré le ventilateur, même les mains de la jeune femme transpiraient. Il dit :
- Moi je doute toujours. Je ne sais pas si je fais bien
- Vous faites bien, répondit-elle en souriant
- Ce sont les autres qui me disent si je fais bien ou pas
- Vous en doutez ?
- Oui
Elle sourit. Elle savait que s’il répondait non il risquait le péché d’orgueil. Il devait rester humble. Il était chrétien, elle l’avait deviné. Et sans femme ni enfant, c’était certain.

Dans la bibliothèque les livres étaient présentés avec élégance, grands ouverts. De petites statues de Ganesh, ornées de fleurs rendaient l’endroit mystique, on avait l’impression de se trouver dans un temple.
Elle soupçonna Monsieur Antoine de venir tôt chaque matin et de passer un long moment à préparer les statues, à brûler de l’encens et réciter des prières. Bien sûr son chef ne comprenait rien. Vous êtes payé pour commencer à 8heures 30, pourquoi venez vous 1 heure plus tôt, cela ne sert à rien !  Monsieur Antoine ne répondait  pas. Il faisait comme il devait, l’autre ne pouvait rien lui reprocher. Le temps n’a pas d’importance quand on aime disait Monsieur Antoine, il mettait tout son amour dans cette bibliothèque, toute sa vie pour les autres. Un sacrifice sanctifié.

 7 heures-19 heures, voici l’emploi du temps de Monsieur Antoine à la bibliothèque. La fin de la journée déroule comme un rituel. Il rentre chez lui, une simple pièce louée quelques centaines de roupies dans la ville haute et prend un bain. Puis il boit deux verres de lait, mange quelques bananes et fait sa prière. Il se couche à 8heures trente. Car à minuit il se réveille et commence une longue méditation. Jusqu’à cinq heures. Ensuite il prend un bain, boit un demi-litre de lait et mange ce qu’il trouve, des gâteaux, des bananes, du pain. Jamais de café ni de thé. Il s’habille, refait son chignon, change de chemise. Il ne porte que des chemises blanches et des couleurs claires. D’un coup de mobylette, il passe au marché acheter des fleurs fraîches. Arrive à l’alliance française encore tout endormie. Le gardien le connaît, il le laisse entrer. D’ailleurs Monsieur Antoine possède la clef de la bibliothèque il n’a besoin de personne pour la suite.
Le rituel continue, il arrive au sommet des marches, enlève le gros cadenas, ouvre grandes les portes vitrées, faire entrer la lumière. Chaque matin il réveille la bibliothèque. Pose doucement son regard sur les étagères, les piles de magazines, s’agenouille devant les statues. Il dépose de la vie par petites touches, la bibliothèque sort de sa longue léthargie nocturne. Elle est douce et docile, entre eux une vieille complicité.
Si facile à percevoir pour qui est initié.
Quinze ans. Voilà quinze ans que Monsieur Antoine a choisi de faire le bien, a dédié sa vie aux autres. Avant il fumait beaucoup. Son seul péché. Et sortait avec des copains. On ne lui connaît pas de femme, pas d’histoire d’amour, heureuse ou malheureuse. C’est un homme qui n’existe que par le regard des autres, que par le retour des autres. C’est pour cela qu’il vous interroge, qu’il doute encore.
   - Je travaillerai dans cette bibliothèque jusqu’à ma  mort, jamais je ne m’arrêterai.
Comment va réagir son patron vis à vis de ce vœu ? Lui permettra-t- il de rester ? Monsieur Antoine n’imagine pas qu’on puisse lui dire non.
Elle lui dit qu’elle comprend son choix. Ce dévouement corps et âme à un lieu, qu’il est comme un prêtre dans sa bibliothèque église. Il sourit. C’est exactement cela.
Elle aussi, elle a hésité. Entre la vie spirituelle, détaché des biens matériels et l’envie de la maternité. Elle raconte comment lors d’un long voyage en Inde elle s’est retrouvée devant ce choix, la dévotion ou la maternité et comment sous les conseils du prêtre, son ami, elle a finalement choisi de donner la vie. Il sourit : « vous avez une belle vie ». Il est un peu gêné, il a sans doute peu souvent parlé ainsi, à cœur ouvert avec une femme. Il va prier pour elle ce soir, pour que sa belle vie continue, pour que son voyage se déroule sans encombre.

Elle n’a pas envie de le quitter, la bibliothèque est vide, la nuit est tombée depuis longtemps, il n’y a plus personne dans le bâtiment. Le gardien arrive. Veulent-ils rester encore un peu ? Monsieur Antoine n’aura qu’à fermer le portail. Ils sourient. Ils aiment rester ensemble et seuls dans le grand bâtiment ou sommeillent les livres, leur amour commun. Le silence les prend. Les petits ganeshs brillent de mille feux, une odeur d’encens montent des étagères, les vitres flamboient . C’est l’illumination du temple. Ils regardent ensemble le grand bateau s’envoler puis de poser dans un éclat de lumière.
Maintenant, ils peuvent s‘en aller et fermer la bibliothèque. 
 
 
Inde, Pondichey 2avril 2005