Telle un fétu...

 


Telle un fétu... (Hué, Vietnam 1989)

Arrivée à Hué à 5 heures du matin. Je suis reçue dans la maison de la Jeunesse Communiste. Le fait que je soie une femme embarrasse mes hôtes. Peu importe, j’ai besoin de dormir, ne serait-ce quelques heures. Je les laisse discuter et m’endors dans une petite pièce où ne se trouve qu’un matelas.

Le lendemain. Je suis frappée par la différence entre les gens de Hué et ceux de Hanoï. Souriants, ouverts, ils me font signe de rentrer dans leur boutique. Les enfants m’assaillent de hello, on me prend encore pour une russe et quand je réponds Ndong Phap (non, française), les visages s’illuminent. Tout diffère. Les femmes se montrent plus coquettes, mieux habillées, pas de robe cependant. Elles se maquillent légèrement, un peu de rouge ou de rose sur les lèvres qui suffit à révèler leur sensualité. Les maisons sont plus grandes, mieux entretenues. L’intérieur meublé, moins de personnes s’y entassent. Au marché, piles de gâteaux, sucreries et fruits de toutes sortes. Le premier étage est réservé aux tissus, empilées en pyramide, il ne reste qu’une fenêtre pour la tête de la vendeuse. Hué, c’est déjà le sud et les gens parlent anglais, voire français.

Un vieux me dit : le communisme, ça rend vil et rampant.

Hué, ville des poètes et de la tranquillité, ville d’eau et de végétation. Tout au long de la rivière des parfums s’égrènent temples, pagodes, tombeaux de rois et d’empereurs. et maisons enfouies dans la verdure d’où fusent des cris d’enfants. Les habitants ont planté des arbres fruitiers, bananiers, manguier, goyaviers et beaucoup de …….. ? en ce moment, c’est la récolte. Le père monte à l’arbre au moyen d’une haute échelle de bambou. Au moment de la formation des fruits, il a enfermé chaque grappe dans un sac de paille tressée ou dans une feuille de bananier. Protection contre les oiseaux mais aussi procédé pour rendre les fruits plus gros. Maintenant il coupe les grappes et les amasse dans une grande besace qu’il porte en bandoulière. Ensuite commence le travail des femmes. Elles tirent les grappes de leur étui, enlèvent feuilles et fruits abîmés, les lient en paquets réguliers. Elles iront les vendre demain au marché pour presque rien. Je regarde cet homme au visage long et au regard sombre qui descend de son arbre pour me serrer la main. Il parle anglais. Sous l’ancien régime, il était médecin, à présent le voici paysan, « worker ». Il me dit « excuse me I’m very busy ». De toute évidence parler lui fait mal. Alors il remonte dans son arbre et d’un geste de la main me signifie que la rencontre est terminée.

Je passe de main en main. Jamais deux jours de suite avec la même personne. Je rencontre des jeunes gens passionnés par la poésie. On me prête un vélo, je pars de longues journées dans la montagne, jamais seule, toujours en compagnie. Il pleut et il fait chaud. La nature gonfle comme une matrice. On se réfugie au Kafé? où commencent de longues discussions. Je suis pour ces jeunes comme un miracle, comme une envoyée céleste, je représente un espoir fou, la vie qui reprend, la poésie et l’amour qui éclosent à nouveau.

Je ne cherche pas à savoir comment ils s’arrangent pour me rencontrer et m’accompagner. Il y a des êtres que je rencontre une heure puis que je ne vois plus. D’autres réapparaissent au bout de quelques jours. Il faut brouiller les pistes, créer du pointillé, du blanc. Pas de chemin, ni de pistes. Je vois bien que malgré tout, ces gens ont peur. Ils ne se sentent pas traqués comme à Hanoï mais ils font attention. Et puis je ne voudrais pas par ma présence être cause d’ennuis. On m’a déplacée dans une autre bâtisse, toujours sous la surveillance de la Jeunesse Communiste. Elle se trouve à l’écart, pour y accéder, je dois contourner le bâtiment, personne ne me voit directement entrer et sortir. Un militaire en garde l’entrée, il me salue amicalement.

Je pense à rester prudente. Non pour moi, mais pour eux, ceux qui m’approchent, discutent et cheminent avec moi. Il y a des civils partout. Ils passent de maisons en maisons, se font inviter, questionnent. Ils parlent anglais.

X me reçoit dans sa maison, une maison belle et cossue mais les murs se lézardent. A l’intérieur les meubles précieux ont été vendus, des piles de journaux moisissent à l’entrée. Une femme âgée, squelettique et aveugle est assise près de la porte d’entrée. Dans l’arrière cour sa femme a installé un petit atelier. Elle fabrique des bâtons d’encens à partir de poudre de Santal. La famille survit grâce à ce petit commerce. Ces bâtons semblent avoir du succès puisque demain Monsieur X prend le bus pour aller les vendre à Saigon (du moins est-ce la version officielle, il en existe sans doute une autre).

Monsieur X m’invite à rester chez eux pour partager une soupe?. Après le repas, il allume une cigarette et sans que je le lui ai demandé commence à raconter :

- Je suis resté sept ans dans les camps. J’appartenais à l’armée vietnamienne. Après la libération, ils m’ont pris. Je n’avais le droit de voir ma femme qu’une fois tous les trois mois et à trois mètres de distance. Une fois elle est venue, elle a voyagé pendant quatre jours pour me voir quelques minutes. Elle n’avait pas le droit de m’apporter certaines nourritures comme le riz sec car j’aurais pu l’emporter et cela m’aurait aidé à m’échapper. Avec du riz sec, vous pouvez manger pendant 4, 5 semaines, ça se conserve un mois. On m’obligeait à travailler, cultiver le riz, couper les arbres et avec cela une mauvaise nourriture et de l’eau putride. Pas de médicament, les gens mourraient soient quand ils s’échappaient, soit de maladie. On m’obligeait à écrire le passé, plusieurs fois on m’a demandé combien de médailles j’avais eues, combien d’ennemis j’avais tué, combien de bombes… Après ils comparaient pour voir si j’avais dit la même chose.

Le lendemain, je prends le bus pour Saigon. Il pleut, le bus est bondé. Pas de trace de Monsieur X.